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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 17:07

 

 

J’ai 12 ans, on est en Pologne avec papa, maman et mon frère. C’est l’été. Il fait un temps magnifique. Jan est avec nous. Il nous accompagne. Jan c’est l'ami d’enfance à maman. le fils de Dasha, (dont on parle dans l'interview de Madeleine.)

Je ne sais plus quelle heure il est quand nous arrivons sur un immense parking, est ce qu’on s’est levé tôt ? Est –ce qu’on est parti de Varsovie?  Plus vraisemblablement de Cracovie. Je ne me souviens plus du tout. Ce dont je me souviens c’est de la douceur du temps, du vent léger qui souffle sur les grands arbres, des peupliers, dans mon souvenir, les feuilles jaunissent légèrement. Est-ce que l’on sait où nous sommes, mon frère et moi ? Il a 10 ans, moi 12. Certainement que nos parents nous ont parlé, nous ont informé avant. Oui, ils avaient dû nous raconter ce que nous allions voir. Ils nous parlaient beaucoup. Tant de la guerre, des camps de déportés, de la Résistance… nous étions plongés depuis longtemps déjà, dans ces récits héroïques de nos grands-parents résistants, luttant à mains nues contre l’ogre germanique nazi.  Mais entre un récit épique teinté de romantisme et la réalité, il y a les frontières de notre âge. Nous sommes encore innocent, juvénilement innocent. Bien que connaissant l’Histoire, nous n’avons sûrement pas conscience, encore, de ce qui nous attend. En tout cas, je me souviens, que j’y allais d’un pas léger, trop léger, sûrement.

Avant d’entrer proprement dit dans le camp, il y a un bâtiment moderne, sur le parking, dans lequel on trouve la billetterie, une salle avec des vitrines : un costume rayé, des effets de prisonniers … et des livres, des photos…je ne sais plus avec exactitude.

Il y a, surtout, une statue, monumentale dans mon souvenir, d’un humain accroché à des barbelés, dans une posture désespérée.

C’est en la voyant, que la réalité du camp m’a rattrapée. Cette statue, noire, grise, affreusement réaliste, m’a stoppée net.

J’ai compris. A ce moment là précis.

Le poids du réel. Cela m’est arrivé droit au cœur.  

Je n’ai pas pu aller plus loin.

J’étais happée, par les âmes des déportés, par leurs souffrances, envahie d’effroi, de chagrins et d’angoisse. Je ne pouvais plus, à partir de là, être dans l’insouciance, dans la légèreté d’une visite parmi d’autres. Rien ne pouvait plus être comme avant.

 

Quelques jours avant, nous avions visité Cracovie, cette ville pleins de couleurs et de charmes Peu de temps avant,  nous avions aussi visité Varsovie, sa vieille ville reconstituée, j’avais été charmée, enthousisate.

 

Mais là, dans ce hall vitré, aseptisé pourtant, je ne pouvais plus faire un pas de plus. Est-ce que j’ai dit quelque chose ? Je ne m’en souviens plus. Je sais que  Jan m’a pris par la main, et que nous sommes sortis. Je crois que lui non plus, ne pouvais pas, ne voulais pas aller plus loin. Je crois qu’il a été ému, lui aussi. Peut-être pas de voir la statue. il devait savoir ce qui l'attendait.  Il me semble que son père fut déporté là. Je n’en suis pas sûre.  Peut-être aussi est-ce  mon émotion...

De toute façon, mes parents n’ont pas insisté. Mon frère a dû être interrogé, pour savoir s’il voulait faire ou non la visite, je suppose. Il a voulu. Il l’a faite.

montagne-de-chaussure-Auschwitz.jpg

C’est étrange, car autant je ne me souviens plus de l’avant, autant je me rappelle très bien que nous campions après ça. Et que mon frère qui dormait près de moi, fit de nombreux cauchemars, ensuite. Il pleurait dans son sommeil, appelait à l’aide, et parlait de chaussures.

On me raconta ce hangar avec des monceaux de chaussures. des pyramides monstrueusement hautes, et néanmoins ne représentant qu’une infime partie de celles des déportés qui périrent là. Mais si impressionnante, avec des chaussures d’enfants, si petites… est ce que c’est ça qui rattrapa mon frère dans le réel ? Est-ce qu’il s’imagina être l’un de ces enfants mené à la chambre à gaz  dans ses cauchemars? Je ne me souviens plus si nous en avons reparlé, sûrement que si, car maman devait se sentir si coupable d’avoir imposé ça à mon frère. Maman a dû être rassurante, nous promettre que ça n’arriverait plus. Se confondre en excuse aussi. Consoler. Et y mettre toute sa tendresse, pour nous remettre dans nos vies d’enfant, dans l’insouciance et la joie de vivre. Elle y parvint quand même.

 

Et pourtant….Il me reste, plus de 30 ans après, cette même émotion difficilement explicable, ce même effroi. Une résonance en moi, une communion avec ces enfants, ces femmes et ces hommes.  Je ne sais comment nommer, désigner cela.  En tout cas, je le perçois comme  une conscience aigüe, à vif, un devoir de mémoire, en quelque sorte. Une force contre l’oubli.

 

Je n'y suis pas allé pour rien. Même si je n'y suis pas rentré.

 

 

 

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commentaires

Elisabeth 10/07/2013 11:15

Très chère Nadianne,
Bouleversée, entendant cette catatonie précieuse car réaction adaptée à l'horreur. Je venais de lire ton article sur le chant des partisans, scandalisée par cet interdit. J'ai connu ce choc catatonique, ma mère nous apprenant avant trois ans comment vivre en camp de concentration!!! Nos coeurs se rejoignent. Elisabeth.

Flo-Avril 05/10/2011 14:02



C'est terrible ces souvenirs qui resurgissent du fin fond de la mémoire...


Pour ta question, hélas non, tu ne peux pas savoir qui a cliqué sur "j'aime", enfin si, moi j'ai cliqué, ton histoire m'émeut


Amitiés, Flo



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