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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 16:35

L’enfance :

 

Kazimir est sur le pas de la porte, un sac de toile en travers de sa veste rapiécée, un chapska sur la tête.

 

Il se retourne, hésite un instant, jette un dernier regard sur son fils Stanislas d’un an seulement, qui lui sourit. Quand les reverrais-je ? pense-t-il tristement.

 

Halina sa femme cache une larme, elle l’essuie furtivement dans son fichu coloré qu’elle porte sur la tête. Ils ont déjà longuement discuté de ce départ. Elle se sent si seule déjà, mais quelles autres solutions y a-t-il ? La terre, même infertile, ne leur appartient pas, la Pologne plus non plus d’ailleurs. les prussiens, autrichiens et russes se l’a sont partagée. Que reste t il pour eux autres ?

Son ventre déjà arrondie la robe de laine grise, derrière un tablier aux couleurs d’autrefois, les deux si usés qu’ils laissent deviner l’épaisseur du tissu d’en dessous. Il lui sourit, et dit d’une voix qui se veut rassurante « quand je rentrerai nous aurons de quoi nous acheter notre terre à nous, nous y cultiverons des pommes de terre, nous élèverons des poules, des lapins…sa voix s’éteint, gênée d’oser y croire. Il reprend moins sûre de lui, mais d’un ton plus fort, « je t'enverrai de l’argent, tu peux compter sur moi, ne t’inquiètes pas, je rentrerai bientôt, ou bien je vous ferai venir auprès de moi »

 

Les années ont passées, presque huit ans. L’argent promis a beaucoup tardé à arriver, puis n’est plus arrivé du tout en tout cas dans la poche d’Halina. Aujourd’hui elle n’est plus l’ombre que d’elle-même. Les suées de la nuit la laisse sans force au matin, et cette toux qui l’épuise toujours un peu plus, la fièvre ne l’a quitte plus. La faim n’est pas seule responsable de sa faiblesse, beaucoup déjà dans le village sont mort du même mal. Elle sent sa dernière heure arriver, et n’ose penser à l’avenir de ses deux petits qui resteront seuls. Que vont-ils devenir ? Qui leur donnera à manger, qui prendra soin d’eux ?

Il y a bien la sœur de son mari Kazimir : Cecylia, mais celle-ci ne l’a jamais aimée, sans qu’elle ne sache vraiment pourquoi, peut être était-elle jalouse de sa beauté ? Il est vrai que contrairement à Cecylia, petite et boulote, aux petits yeux rapprochés, Halina était grande, élancée, son beau visage ovale planté de magnifiques yeux bleus illuminés quand un sourire éclairait son visage. Elle était douce et tendre. Et chantait d’une voix fort mélodieuse les petites chansons traditionnelles du répertoire polonais dans toutes les occasions, ainsi que les cantiques à l’église. Sa belle sœur prendra-t-elle soins de ses neveux ? Car au fond son petit frère Kazimir, lui elle l’adorait ! Elle a la chance, elle, d’avoir épousé un homme qui possède des terres, même s’il est mort à la guerre il lui reste la ferme qu’elle sait mener d’une main de fer.

Alors dans la fièvre qui l’a terrasse lentement, Halina se plait à croire que cette femme prendra ses enfants comme les siens, les éduquera et en fera des hommes respectables, honnêtes et droit. Stanislas son si courageux ainé deviendra peut être un bon artisan menuisier ébéniste, lui si habile de ses mains, et si réfléchi, elle sait qu’elle peut compter sur lui pour prendre soin de son frère, tandis que son petit Tadeck si gourmand pourrait devenir pâtissier-cuisinier en entrant au service des riches bourgeois de Varsovie?

 

En rentrant des champs ce soir là, ils l’a trouvèrent un sourire serein sur les lèvres.


La cérémonie funèbre fut vite bâclée, sans argent on a droit à la fosse commune et le minimum de prières. Les temps sont dures, et il faut dire aussi, que ni Halina ni les enfants ne fréquentaient assidument l’église, l’épuisement de leurs forces au travail ne laissait plus de temps à des prières qui de toute façon ne les sortaient pas de la misère qui noircissait toujours plus autour d’eux. L’enfer était déjà là que craindre de pire ?

 

Cecylia recueille à contre cœur les deux enfants, elle prétend ne pas avoir les moyens de les nourrir, qu’il faudra travailler pour y avoir droit. Heureusement pour eux, à 9 et 8 ans Stanislas et son frère Tadeusz ont la chance d’être bien bâtit, solide sur leurs jambes, durs à la tâche. Ils courbent l’échine et ne pleurent pas, les larmes des petits malheurs de l’enfance sont déjà loin maintenant. Leur seule force c’est d’être ensemble. Stasciek prend en charge son cadet Tadeck, (ces diminutif de Stanislas et Tadeuzs qui ont la saveur d’enfance, resteront entre eux jusqu’à la fin de leurs vie) il l’encourage, le console, l’aide à comprendre le monde, il voudrait tellement le protéger des brutalités des hommes, de la faim du froid…

 

 

La tante Cecylia s’est montrée sous un jour qui n’a rien de tendre ni de protecteur. Du matin au soir les deux enfants triment comme des esclaves pour une maigre soupe en guise de repas. Lassé de ce régime, en 1922, Stasciek c’est renseigné, il a trouvé le moyen de suivre les traces du père dans l’exil. Au moyen d’un bureau de recrutement directement rattaché aux houillères françaises. Ils vont donc suivre le même cheminement que le père : en réponse à la misère on va chercher son bonheur ailleurs. Mais Stasciek ne veut pas lui ressembler, ce lâche qui les a abandonné, laissé livré à eux même, personne ne sait d’ailleurs où il se trouve, mort ou vif. Pas question de partir pour l’Amérique, de toute façon les frontières sont fermées désormais. Il se l’imagine menant la belle vie à Détroit, là d’où venaient les derniers mandats deux ans avant la mort de leur mère. Stanislas est le plus virulent , il juge et condamne ce père absent qu'il doit remplacer alors même qu'il n'a que 14 ans! Sa conscience de jeune homme s’éveille aux grands axes du monde, un monde à deux vitesses, les riches qui possèdent toujours plus, et le peuple qui se meurt à la tâche. Il a soif de vivre autre chose, d’apprendre toujours plus. L’école où il a eu la chance d’aller, même si c’est peu, lui a ouvert l’accès à la lecture, au calcul et à l’écriture. Il a continué seul, acharné à comprendre, posant des questions à tous ceux qui pouvaient lui apporter un savoir supplémentaire. Et il ne garde pas son savoir, mais le partage avec Tadeck, le poussant à faire comme lui.

 

Ils arrivent en juillet 1922, au bout d’un long périple en trains, camions et à pied, dans une petite bourgade du Tarn dans le sud ouest de la France. Ils accompagnent plusieurs compatriotes venus eux aussi travailler dans les mines de Charbon de CARMAUX. Ils y retrouvent une communauté polonaise regroupée dans des baraquements organisés par région et nationalités. Il y a aussi des Espagnols, des Hongrois, des Italiens…les habitations de fortunes, sans grand confort, dans une chaleur étouffante, sont néanmoins un havre de paix pour les deux enfants.

Tadeck et Stasciek s’installent cote à cote sur des châlits de bois, au pied duquel ils ont installés leur seule valise de haillons, c’est tout ce qu’ils possèdent.

 

Le lendemain ils vont se présenter au bureau d’embauche. On n’est pas très regardant sur l’âge des candidats, personne ne pose de questions sur ses deux enfants venus seuls, sans autres famille. Mais ici, le groupe fait office de famille solidaire autour d’eux, ont les prends en charges, et c’est bon d’être dans cette chaleureuse fraternité.

 

Et puis il y a le syndicat, constitué par un groupe d’hommes plus instruits. Il prend sa force dans le droit à la reconnaissance, aux respects des conventions, on y revendique et défend les plus faibles face aux plus forts, comme l’application effective des 8 heures de travail journalier. On peut s’y instruire, apprendre la langue française, ses droits, ses devoirs, s’ouvrir à la logique prolétarienne, aux revendications internationalistes, lire  Jaurès à l’honneur à Carmaux, car il y fut député socialiste, assassiné en 14, et ardent défenseur des ouvriers verriers et des mineurs.

Stanislas se sent exister enfin ! Enfin il n’est plus seulement l’outil d’un autre mais aussi acteur de son existence, enfin il peut devenir l’instrument du changement, pour un projet de société plus juste. Il revient des réunions politiques et syndicales toujours plein d’espoirs, enthousiaste prêt à relever les défis. Mais Tadeck, ne semble pas vouloir partager son exaltation. C’est la première fracture entre eux. Il n’a pas l’énergie, l’envie de se frotter aux combats. Ce n’est pas dans son caractère de revendiquer, de parler haut. il est timide, tout comme  Stasciek, qui,  pour le moment, ne fait qu’écouter, applaudir, lever le poing et chanter en français « l’internationale » qu’il vient d’apprendre avec les autres, dans la chaleur virile des espoirs qu’elle soulève. Tandis que Tadeck pause ses yeux bleu sur les robes légères des jeunes filles aux champs où à la mine dans la salle de tri et sourit, quand elles laissent le vent voir leurs mollets…l’une d’elle est plus effrontée que les autres, elle s’appelle Agnès…

 

Tadeck, ne suivra pas Stanislas en septembre 1926 dans les bassins de la Loire, il souhaite rester à Carmaux pour les beaux yeux d’Agnès. La belle néanmoins ne l’épousera pas lui, mais un gentil instituteur tout frais arrivé sur le secteur, une situation bien plus honorable pour les parents de la belle, que celle d’un vulgaire et sale immigré polack, mineur et syndicaliste . Le cœur brisé Tadeck suivra quelques semaines plus tard, d’autres polonais attirés par l’embauche massive d’un puits près de Marseille, il s’installera alors à Meyreuil, dans une cité de mineurs pour le restant de ses jours.

 

 

 

 

 

 

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commentaires

Elisabeth de Hautségur 27/10/2009 19:20


Nadianne, cet écrit est profondément touchant.
Je pense que tu peux accentuer ce que tu sais des caractères des uns et des autres, voire inventer à partir des éléments que tu as. Tu ne trahis personne puisque tu parles d'un roman. Je sens la
force de Stanislas : tu peux la sculpter davantage. A bientôt. Elisabeth.


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